Discours de Jean Lafaurie, déporté/résistant Eysses/Dachau

Discours prononcé prononcé devant le mur où nos Camarades ont été assassinés  le 23 février 1944 sur ordre du gouvernement de Vichy.

"Je suis vraiment heureux d'avoir pu revenir sur ce lieu en septembre dernier, et d'être là aujourd'hui pour commémorer le 76ème anniversaire de l'assassinat de nos douze camarades par des traitres, aux ordres d'un gouvernement présidé par un maréchal devenu vassal des nazis.

Quand, en septembre, je suis venu me recuellir devant chacun des noms de nos camarades assassinés, ce n'était pas seulement des noms que je voyais mais des visages, des visages déterminés, fiers d'appartenir à ceux qui avaient dit non à la collaboration et prêts à se battre jusqu'au bout pour rendre à notre France sa grandeur, son honneur et ses valeurs républicaines bafouées par une équipe gouvernementale à la solde de I'occupant. 

L'assassinat de nos douze camarades et Ia mort de Louis Aulagne n'étaient pas suffisants pour Darnand qui voulait 50 têtes et puis iI fallait aussi punir les autres qui avaient osé défier le système carcéral ! 

Darnand avait trouvé I'homme providentiel pour cette sale besogne, son ami SCHIVO, colonel milicien envoyé pour nous mater.

Bien sûr une partie de la discipline carcérale que nous avions connue en arrivant à EYSSES, et que par notre fraternelle unité nous avions réussi à faire changer, a repris ses droits, mais il n'a en rien entamé notre solidarité et notre fraternelle camaraderie, qui au contraire est sortie renforcée par cette nouvelle épreuve. 

Schivo a, pour nous empêcher de communiquer avec les camarades des autres préaux, fait murer les portes de communication, il nous a supprimé les couteaux, les photos de famille, les ceintures nous ont été enlevées et nous n'avions plus droit qu'à une lettre de 10 lignes par mois, et elles étaient ouvertes, beaucoup n'arriveront pas à leur destinataire. 

L'aide alimentaire venue de l'extérieur comme les colis des familles sont interdits. L'économe de la prison, devenu notre ami, a dû remplacer les céleris filandreux et quasi immangeables par des vesses, cette lentille sauvage pour animaux, mais mangeable et bien plus nourrissante que les céleris. 

Par des bulletins d'information qui nous sont amenés par des gardiens patriotes, nous apprenons que sur tous les fronts les nazis reculent, ce qui est bon pour notre moral. 

Au mois de mars 1944, Darnand ordonne une nouvelle enquête. Un par un nous passons devant des inspecteurs venus de Vichy et nous subissons un interrogatoire serré préparé par Darnand, mais ils n'apprendront rien et repartiront bredouilles. 

D'autres contrôles auront lieu, mais cette fois par des Allemands qui semblent étudier les lieux, sans doute pour préparer notre départ. 

Pour célébrer Ie premier Mai, nous, les jeunes, nous avons préparé en cachette des cocardes tricolores que nous avons distribuées pour que chacun I'accroche à Ia boutonnière le jour de la fête du travail.

Le 18 mai, 36 patriotes considérés comme incorruptibles, sortent du quartier cellulaire et partent pour une direction inconnue. Nous accompagnons leur départ par une vibrante Marseillaise. 

SCHIVO  trépigne de rage en entendant chanter ces prisonniers qu'il n'a pas réussi à mater. Son garde du corps, Alexandre, révolver au poing tente par la menace de ce révolver de nous faire taire, mais nous chantons encore plus fort. 

Fin mai, certains pensent que les nouvelles des défaites successives des nazis seraient peut-être favorables pour une nouvelle tentative d'évasion.

Mais la question se régla le lendemain, par I'arrivée à Ia prison des SS de Ia division Das Reich, et de GMR (Groupe Mobile de Réserve) qui prennent position sur le chemin de ronde, rejoints par des SS. 

Le bruit de leurs bottes sur le pavé me font regarder par la fenêtre du dortoir 4, ce que je vois ne me fait pas sourire. Et avant même que je puisse avertir mes camarades, Ia porte du dortoir s'ouvre avec fracas et des SS sont dans Ie dortoir. 

À coups de crosse, et de cris « schnell, schneller… vite plus vite », ils nous font comprendre qu'il faut s'habiller et descendre dans Ia cour. IIs ne nous laissent même pas Ie temps d'attacher notre pantalon, certains tombent dans I'escalier entravés par leur pantalon. Dans Ia cour, d'autres SS nous font mettre les deux mains sur la tête et quand nous sommes tous en bas, nous allons, toujours les mains sur la tête, rejoindre nos camarades des autres dortoirs sur la place centrale. 

Des camarades désignés par Ie gardien chef Dupin comme personnages importants du collectif sont frappés par les SS avec violence. Certains gisent sur le sol Ie visage en sang. L'épouse de SCHIVO, allemande et ancienne membre des jeunesses hitlériennes prise d'hystérie meurtrière arrache un piquet du parterre, et frappe et crache sur nos camarades déjà blessés, étendus par terre.

En début d'après midi on nous distribue des petits colis de la Croix Rouge qu'on nous contraint à tenir sur la tête. Malheur à celui qui plie Ies genoux, un SS est là pour lui rappeler d'un coup de crosse qu'il doit se tenir droit. 

Des camions arrivent ; rang par rang, iI faut y monter, toujours plus, entassés les uns sur les autres. Malgré les efforts des SS, nous restons une centaine à terre. Nous pourrions croire que nous n'allons pas partir, ce serait méconnaître Ia sauvagerie de nos bourreaux. Nous ferons les 9 kms qui séparent la prison de la gare de Penne d'Agenais en courant sous la menace continue des coups de crosses et des morsures de chiens excités sur nos talons. 

A mi-chemin, Ies SS nous font rentrer dans une clairière et nous menacent de leurs mitraillettes et nous pensons vraiment qu'ils vont nous abattre. Pourtant la peur ne se manifeste sur aucun de nos visages, car nous nous attendons au pire. Mais non, ils nous font ressortir et reprendre la course folle. Un camarade espagnol Àngel Huerga déjà victime de la bastonnade n'en peut plus et s'écroule. Ses camarades veulent le relever mais les SS les obligent à le lâcher et le tuent d'une balle dans la tête. 

200 mètres plus loin, c'est notre camarade Gaston Cavaillé, un homme de Villeneuve-sur-Lot, qui menace de s'écrouler. Deux camarades Iachant le petit colis de la Croix Rouge pour le soutenir, pratiquement le porteront jusqu'à la gare de Penne-d'Agenais où nous attendent des wagons à bestiaux. 

Sous les coups de crosse nous devrons y monter après un court discours d'une soldate, nous demandant de déposer tous les objets pointus ou tranchants, car si au cours d'une fouille, I'un de ces objets est trouvé sur I'un de vous : il sera fusillé !

Les portes sont verrouillées. J'ai toujours dans la tête le bruit de ce verrouillage. 

Le train démarre. Un petit groupe de maquisards tentent d'arrêter le train en attaquant les SS qui I'accompagnent, mais les mitraillettes Sten ne peuvent rien contre les mitrailleuses des SS et Ie groupe Kléber venu en renfort n'a vu, je I'ai su bien plus tard, que le dernier wagon qui était déjà loin. 

D'autres FTP, du groupe Prosper, ont tenté de couper le rail pour que le train ne puisse pas partir, Ia charge insuffisante sans doute, n'a qu'entamé Ie rail. Par contre en défonçant un angle du wagon, des éclats ont arraché une partie de la main de notre camarade André Eudoin que j'avais connu dans le maquis avec son frère Constant.

Au premier arrêt sans ouverture des portes, nous avons crié pour signaler notre camarade blessé. Pour toute réponse un SS est venu voir sous le wagon si le trou pouvait permeffre une évasion, ce qui n'était pas le cas. 

En réponse à nos appels, il a passé le canon de son arme dans le trou et il a tiré. Notre camarade d'origine Polonaise, Richard Mendrok, a reçu la balle dans une fesse. 

La blessure beaucoup plus grave d'Eudoin s'est envenimée très vite, compte-tenu de la chaleur et de I'humidité qui règnaient dans le wagon. 

A Bordeaux les portes des wagons ont été enfin ouvertes ! 

À des membres de la Croix-Rouge qui se trouvent sur le quai, nous signalons le grand blessé. Une infirmière demande au chef SS du convoi I'autorisation de le voir et elle monte dans le wagon, regarde la main puis ressort annoncer au SS que la blessure est très grave et nécessite une hospitalisation. 

Le SS refuse et lui donne cinq minutes pour lui faire une piqure et un pansement. Elle ne peut même pas le terminer car les portes se referment. 

Une chose est à signaler. Pendant que I'infirmière parle au chef SS, un cheminot parvient à nous passer une boite de conserve d'un litre, pleine d'eau. 

Je vous jure que chacun de nous aurait pu vider cette boite d'un coup, car nous subissons le supplice de la soif et depuis de nombreuses heures, mais la crainte de priver l'un de nos camarades de cette eau est plus forte que notre propre soif, beaucoup n'ont fait que tremper leurs lèvres, si bien qu'il restait un bon tiers d'eau dans la boite après que chacun I'ait eu en mains. 

Un exemple de la solidarité qui animait les EYSSOIS. 

Le train reprend sa course. Un camarade annonce que nous traversons la Touraine puis la Normandie avec de longs arrêts sur des voies de garage et puis c'est Ia ceinture de Paris et finalement Compiègne. 

Nous y arrivons le 2 juin 44. Et le 18 nous embarquons pour Dachau, laissant derrière nous 50 de nos camarades qui prendront le convoi de la mort parti de Compiègne le 2 juillet 44. À I'arrivée de ce train à Dachau, deux jours plus tard, il y a 835 morts, dont 2 de nos camarades d'Eysses.

 

Après la période de quarantaine, la plus grande partie du collectif Eyssois restera à Dachau, une autre partie se retrouvera à Allach, commando principal de Dachau situé à une dizaine de kilomètres de Dachau et de Munich et employé par les usines d'armement B.M.W. 

Dans ces deux groupes, I'esprit d'Eysses sera maintenu et la solidarité prendra une forme nouvelle :

De notre maigre tranche de pain nous prélevons un bout de la grosseur d'un morceau de sucre, c'est peu mais multiplié par près de 2.000 Français, Belges et Espagnols, c'est une aide efficace, jointe aux 2 cuillerées prélevées sur la ration de soupe du soir pour la solidarité. 

Ce petit geste a sauvé beaucoup de compagnons même hors du collectif Eyssois. 

Si d'une manière générale Ia mortalité dépasse les 50%, elle n'est que de 33 % chez les Eyssois, et parmi eux beaucoup de nos amis qui se sont retrouvés isolés dans un groupe où la solidarité était impossible à organiser : c'est le cas du commando d'Hersbrück, de Landsberg, de Kempten et de Weissée. 

Le plus terrible pour nos compagnons est Ie commando de Hersbrück où beaucoup de nos amis perdront Ia vie.

Notre camarade, Eugène Dutriévoz, ancien adjoint au Maire de Villeurbanne, reconnu inapte au travail, est mort d'une piqure à I’essence ; 

- Antoine Dumas meurt frappé à mort ; 

- René Fontbonne, ancien maître d'hôtel, a été abattu pour tentative de révolte ; 

-Willy Dubois instituteur ; 

- Edouard Planque, responsables de la solidarité à EYSSES. 

- André Morel ouvrier Lyonnais, 

- un compagnon Espagnol Azagra, 

- Georges Duc 

- et combien d'autres mourront d'épuisement. 

Depuis 1983, retraité, j'ai décidé d'utiliser mon temps libre à témoigner dans les collèges, Ies lycées et Centres d'apprentissages, et même de faire des conférences, dans les associations. 

Et I'histoire d'EYSSES, vous pouvez me croire, occupe 70 % de mes exposés.

C'est ma façon de remercier ceux qui, à Eysses, m'ont appris que Ia France et ses valeurs Républicaines étaient plus importantes que notre propre vie, que la Paix et Ia Liberté méritent d'être défendues, et que la force et Ie moyen d'y parvenir ne peut se faire que dans I'unité, la fraternité et Ia solidarité. 

Jean Lafaurie, le 23 février 2020