Allocution de Jean-Claude Laulan à la Mairie de Villeneuve-sur-Lot

Nous célébrerons cette année le 75ème anniversaire de la libération des camps.

Dès l’été 1944, les troupes soviétiques étaient parvenues sur les sites des camps de mise à mort de Maidanek, Belzec, Sobibor et Treblinka, démantelés par les Allemands, mais où subsistaient encore les traces de leurs forfaits.   Auschwitz sera libéré le 27 janvier1945, Sachsenhausen le 22 avril, Ravensbrück le 25 avril,  par les Soviétiques, Bergen-Belsen le 14 avril, Neuengamme le 4  mai par les Britanniques, Flossenburg le 23 avril, Dachau le 29 avril, Mauthausen le 5 mai par les Américains, à Buchenwald, le 11 avril les déportés ont pris le contrôle du camp.

L’horreur se donnait à voir aux yeux du monde. Je ne la décrirai pas ici, ce public la connait bien, notamment grâce aux survivants de cet enfer et aux travaux des historiens.

Sur les 1200 déportés d’Eysses, 800 seulement sont revenus des camps, et tous dans un piètre état.

400 ne sont jamais revenus. Au-delà de l’hommage aux fusillés d’Eysses, à tous les déportés d’Eysses, ce sont ces 400 morts que nous voudrions plus particulièrement honorer aujourd’hui.

Brulés dans les fours crématoires, brisés par les coups des nazis, victimes des « expériences médicales », victimes du typhus, des marches de la mort ou du travail forcé, …nul ne saura jamais vraiment comment ils sont morts. Nul ne saura jamais la lente agonie de ce père, de ce fils, de cet époux, que les nazis appelaient un stück, un morceau, une pièce… un objet sans nom.

La solidarité, cette vertu qui mériterait bien de venir compléter notre devise républicaine, cette solidarité que les résistants d’Eysses ont toujours su manifester y compris dans les pires moments vécus dans les camps de concentration, n’a pas pu toujours se mettre en place comme ils l’auraient souhaitée.

Jean Lafaurie, hier, évoquait l’exemple du camp d’Hersbruck, qui sonne douloureusement à l’oreille de ma famille. La barbarie, le sadisme, le travail esclave, y étaient tels, que toute solidarité était vaine. C’était un camp de niveau IV selon la terminologie nazie, un camp d’extermination par le travail. Dans ce camp, près de 60 Eyssois ont été transférés depuis Dachau. 7 seulement sont revenus. 90% y sont morts.

 

Cet hommage à nos morts, est aussi un hommage à leur famille.

Comme pour toutes les familles de déportés, la libération des camps a libéré l’espoir. Mais comme le dit Aragon « Rien n’est tout à fait à sa place/ Le cœur est encore en prison. » 

Il leur faut attendre…avec cette angoisse qui vrille le cœur et la raison.

 Il leur a toujours fallu attendre !

Elles ont attendu leur fils depuis son arrestation… il y a maintenant 3 ans ou plus

Attendu des nouvelles d’Eysses… attendu la libération de leur ville…puis de la France

Attendu la libération des camps…

Et maintenant…attendre qu’il revienne de déportation…certains sont bien revenus…pourquoi pas lui...on ne sait pas…

Attendre août 1945, la première assemblée, à Villeneuve sur Lot, des Eyssois revenus des camps… peut-être certains ont-ils quelques informations sur leur fils…

Attendre septembre, octobre et les mois qui suivent…

Et attendre…et apprendre, en novembre 1946 par exemple, la nouvelle de sa mort et le lieu supposé du décès de son enfant…

Une attente, un supplice…, et un deuil impossible, sans fin.

 

C’est ainsi que des mères ont vécu, toutes de noir vêtues, le reste de leur vie…

 

Mais l’hommage que nous rendons aux résistants d’Eysses, à leurs morts, à leurs familles, le travail de mémoire auquel nous nous attachons, seraient vains, si nous ne prêtions aucune attention aux signes inquiétants qui se manifestent de par le monde.

Ainsi, le ministre de la culture de Bolsonaro, au Brésil, fait une déclaration qui copie, au mot près, un discours de Goebbels, ministre de la propagande nazie !

Ainsi en Lituanie, un projet de loi, exonère le pays et ses anciens dirigeants, de l’extermination de 95% des 250000 juifs du pays !

Ainsi, en Pologne, le gouvernement d’extrême droite d’un pays où 3 millions de juifs ont été exterminés, vient de programmer une loi dans le même sens !

 

Cette volonté de réécrire l’histoire, ce révisionnisme, trouve également sa place, hélas, au parlement européen.

Ainsi, le 19 septembre 2019, a-t-il adopté une résolution sur « l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe » qui indique, je cite : « …la seconde guerre mondiale a été déclenchée comme une conséquence immédiate du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 aout 1939…et de ses protocoles… dans lesquels deux régimes totalitaires ayant l’objectif de conquérir le monde se partageaient l’Europe … » !

 

Au-delà de l’ineptie intellectuelle et historique qui consiste à assimiler l’Union Soviétique à l’Allemagne nazie, sont ainsi passés sous silence, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en mars 1938, l’annexion des Sudètes, abandonnés à Hitler par la France et la Grande-Bretagne à la conférence de Munich en octobre 1938, l’annexion de la Bohême-Moravie en mars 1939, le refus par la France et l’Angleterre d’un alliance militaire avec l’Union soviétique…tous évènements qui ont eu lieu avant aout 1939, comme l’agression de l’Italie contre l’Albanie en avril 1939, et du Japon contre la Chine en 1937.

Ces évènements n’auraient-ils rien à voir avec la seconde guerre mondiale ? C’est indécent et dangereux !

Et les députés français qui ont adopté ce texte, n’appartiennent pas tous au Front National !

 

Nous faisons notre la déclaration de l’ANACR : « …Ce texte du parlement européen constitue un véritable manifeste d’écriture révisionniste de l’Histoire, qui a soulevé dans la plupart des pays de l’Union Européenne l’indignation non seulement des anciens combattants contre le nazisme et le fascisme, mais aussi celle de femmes et d’hommes de diverses sensibilités de toutes générations soucieux de vérité historique, de ne pas voir banalisée la spécificité génocidaire du nazisme en la diluant dans le concept de totalitarisme… »

La Fédération Internationale des Résistants, qui rassemble 38 associations de résistants et de passeurs de mémoire de 24 pays européens, déclare pour sa part : « La FIR et ses fédérations ne peuvent approuver cette résolution en aucune façon. Le texte de la déclaration du Parlement Européen n’indique pas l’avenir de l’Europe, mais constitue un retour idéologique aux pires moments de la guerre froide… ».

 

Je ne reprendrai pour ma conclusion que la dernière phrase du résistant tchécoslovaque Julius Fucik avant d’être exécuté par la Gestapo en 1942, mais qui vaut encore aujourd’hui : « Hommes, mes frères, je vous aimais…Soyez vigilants ! ».

 

Jean-Claude Laulan